Pourquoi Marine Le Pen n’est pas la candidate des territoires ruraux 

Temps de lecture estimé : 3 minutes La candidate du Rassemblement national s’est longuement présentée aux médias comme une ardente protectrice de la « France des oubliés », vaste magma chimérique regroupant villes moyennes, petits bourgs et villages. Progressivement s’imposerait l’idée que Marine Le Pen serait la porte-voix de nos territoires.
Par La Rédaction
22 avril 2022
FOUGÈRES-SUR-BIÈVRE, FRANCE - 20 AVRIL 2022 : Affiche officielle de la campagne présidentielle de 2022, Marine Le Pen et Emmanuel Macron.
Affiche officielle de la campagne présidentielle de 2022, Marine Le Pen et Emmanuel Macron à Fougères-sur-Bièvre (41) le 20 avril 2022. Marcio Cimatti / Politica

TRIBUNE. Certes, les résultats de Marine Le Pen au 1er tour de l’élection présidentielle se réduisent fortement dans les communes de plus de 50 000 habitants. Cependant, il faut nuancer l’idée que le vote rural serait tout acquis à la candidate du RN. Seulement 24 % des communes où elle est arrivée en tête sont des communes rurales. 43 % sont urbaines. Surtout, son projet pour les territoires est animé par une idéologie rétrograde et des mesures fantasmagoriques.

Sa rhétorique met en scène une opposition frontale entre des métropoles, dévoreuses de toutes les richesses, et nos ruralités, abandonnées à elles-mêmes. Ce discours facile et ancien, popularisé entre autres par l’Action Française, met en scène un affrontement schismatique, une dialectique du maître et de l’esclave. Forcément, les métropoles, porte d’entrée de la mondialisation, feraient office de bourreau d’une ruralité « paillasson » des villes et privée de tout progrès. L’antidote de la « démétropolisation » viendrait alors redonner à la ruralité ses lettres de noblesse.

En réalité, la ruralité ressemble plutôt à un nouvel eldorado. D’abord, la ruralité est une terre d’accueil. Depuis les années 2000, les campagnes se repeuplent, avec une croissance démographique supérieure à celle des grandes métropoles. Ensuite, la ruralité est une terre d’innovation, en témoignent son dynamisme autour des grandes innovations comme les nouvelles mobilités décarbonées, l’écotourisme, la revalorisation de filières locales, le nucléaire 2.0. La ruralité est une terre de vie, aidée de sa géologie complexe, de ses ressources naturelles et de paysages superbes, elle attire. Ses grands espaces, son foncier abordable, son mode de vie basé sur l’interconnaissance et la proximité sont les puissants facteurs d’un exode urbain en marche.

Au niveau national, l’Agenda Rural, déployé par le Gouvernement en 2019, a pris en compte cette évolution historique, en proposant une feuille de route globale et plurithématique (santé, mobilité, services publics, culture). Adossées à d’ambitieuses politiques de revitalisation des villes moyennes (Action cœur de ville) et villages (Petites ville de demain), les politiques palliatives cèdent enfin le pas à une projection optimiste, actant la ruralité comme un espace d’opportunités. La volonté de Marine Le Pen de créer un ministère de la ruralité, d’ouvrir des services publics, des maisons de santé, et de déployer un grand plan numérique est donc déjà anachronique. L’Agenda Rural, porté par le secrétariat d’État chargé de la Ruralité, c’est la création de 2000 Maisons France Services, 1000 maisons de santé, et 70 % du territoire désormais couvert par la fibre.

« Marine le Pen conforte l’idée d’une ruralité retardataire, pour ne pas dire retardée, que le saupoudrage de mesurettes de pouvoir d’achat viendrait sauver. »

En matière de revitalisation, la suppression prévue de deux taxes (la CFE et la C3S), pour « inciter les entreprises et professionnels de santé » à s’installer en ruralité est proprement inefficace. La CFE est à taux zéro dans la plupart de nos villages, sans oublier que les sociétés coopératives ouvrières de production (de plus en plus nombreuses en ruralité) et les exploitants agricoles en sont exonérés de façon permanente de même que les entreprises en Zones de Revitalisation Rurale (18 000 communes concernées), médecins et vétérinaires, cette fois à titre temporaire. Quant à la C3S, au-delà des exonérations prévues, elle n’est due qu’à partir de 19 millions d’euros de chiffre d’affaires, loin de la réalité entrepreneuriale rurale.

Enfin, la volonté de renationaliser les fonds européens oublie que c’est l’Europe qui forme et aide l’installation de nos jeunes agriculteurs, qui protège notre filière bois, qui préserve nos espaces naturels, qui finance l’investissement dans les bâtiments d’élevage et pour les grandes cultures. C’est oublier que la France est le 1er pays bénéficiaire du fond FEADER (fonds européens agricoles pour le développement rural), avec 10 milliards d’euros pour 2023-2027.

Les bonnes mesures proposées sont donc déjà mises en œuvre. Les autres sont fallacieuses et se fondent sur une vision verticale de l’aménagement de nos territoires, là où les ruralités se sont largement distinguées par leur capacité d’innovation et leur autonomie, soutenues par l’État et l’Europe.

Inconsciemment, et c’est peut-être là le plus grave, Marine le Pen conforte l’idée d’une ruralité retardataire, pour ne pas dire retardée, que le saupoudrage de mesurettes de pouvoir d’achat viendrait sauver. Ce n’est ni un coup de marteau sur les villes, ni un coup de baguette magique sur la campagne qui sauvera la ruralité, mais un cap, pour fixer les ambitions de la ruralité à 20 ans, et un plan, pour programmer sa montée en puissance.

Jean-Baptiste Baudat, enseignant à Sciences Po et à l’ENA et président du Loir-et-Cher aux Grandes Écoles et Paul-Mathieu Caitucoli, élu municipal et fondateur du Prix de l’Innovation rurale. 

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