Se souvenir des ombres du passé, pour éclairer l’avenir

En ce 11 novembre 2021, 103 ans après l’armistice de 1918, nous devons perpétuer un double devoir de mémoire et de vérité.
Par Jean-Baptiste Baudat
11 novembre 2021
Commémoration du 11 Novembre.
Archivesr ARP

En 1832, face aux démolitions de nombreuses œuvres culturelles et patrimoniales engendrées par les révolutions de 1789 et de 1830, Victor Hugo interpella le gouvernement dans un pamphlet célèbre « Guerre aux démolisseurs », publié dans la revue des deux mondes. Il exhortait notamment l’Assemblée à « faire une loi pour ce qu’une nation a de plus sacré après l’avenir, une loi sur le passé ». Par-là, l’écrivain pointait du doigt un risque mortel pour une civilisation : piétiner son passé.

À l’heure où règnent l’urgence, le temps accéléré, et les médias en flux tendu, notre société, prise de vertiges dans un tourbillon constant d’informations, se polarise uniquement sur le temps présent. L’Histoire de France fait paradoxalement l’objet d’une actualité mordante s’agissant de la période coloniale : vandalisme et déboulonnage de statues mémorielles, reconnaissance repentie et pardons de l’État français vis-à-vis de l’Algérie, remise en cause de pages considérées comme honteuses de notre histoire nationale. Mais ne nous y trompons pas, s’il est toujours de bon augure de questionner notre passé, ici, c’est bien le présent, inquisiteur, qui juge le passé, et non l’inverse.

Retournons-nous avec curiosité et humilité : notre passé peut-il à son tour juger notre présent ?

S’il est fondamental de se tourner vers le passé, c’est parce que l’Histoire a tendance à se répéter, tendance contre laquelle il faut se prémunir. De nombreux philosophes et historiens ont en effet théorisé une cyclicité de l’humanité : idée selon laquelle l’Homme reproduirait toujours les mêmes erreurs et les mêmes succès, dans un cycle répétitif et non-dialectique. Face aux drames mondiaux du XXème siècle, de guerres mondiales, de camps de la mort ou de bombes atomiques nucléaires, le devoir de mémoire et l’obligation de vérité sur les horreurs commises se sont imposés comme nos seules cordes de rappel pour éviter le retour du pire.

Mais peut-on seulement éviter le retour du pire, roue infernale de l’Histoire ? On peut être sceptique. Déjà, il y a 103 ans, nos ancêtres avaient forgé une expression implacable : « la Der des Ders ». Plus jamais, ni la guerre ni la naïveté du nationalisme revanchard. Les nombreux récits de guerre, dont le célèbre « Ceux de 14 » du solognot et sous-lieutenant Maurice Genevoix, déployèrent des trésors de vocabulaire, quasi-chirurgicaux, brossant un tableau bien noir, et bien rouge, des tranchées. Et pourtant, la Der n’a pas été la Der.

On peut aussi être optimiste. Il n’est pas prédit, ni pressenti que la troisième guerre mondiale frappe à notre porte. Toutefois, deux maladies, bien présentes en 1870, en 1914 ou en 1939 des deux côtés du Rhin sont toujours à l’œuvre aujourd’hui en Europe : le travestissement de la réalité et le rejet de l’autre.

D’une part, l’Histoire est aujourd’hui sérieusement enrhumée par le virus de l’ère de la post-vérité, qui considère les faits historiques comme une pâte politique à modeler, où la France redevient éternelle et figée, où Pétain est protecteur des juifs pendant la Seconde guerre mondiale, où les résistants auraient été majoritairement royalistes, où parfois – on s’en souvient – les camps d’extermination deviennent un détail historique. Là, le devoir de vérité est notre digue contre ces contre-réalités, en rappelant, par le souvenir, les faits, rien que les faits, tous les faits.

D’autre part, il est dit que la xénophobie, les peurs obsidionales, le nationalisme rampant attendent sur le paillasson des prochaines élections présidentielles, à en croire les sondages qui adressent de bons scores aux têtes d’affiche d’extrême droite. Ici, le devoir de mémoire nous rappelle la servitude de l’esprit revanchard, des mentalités d’assiégées et de la recherche des boucs-émissaires, qui conduisent à commettre les pires exactions.

Faire hommage, en commémorant, en se remémorant, en relisant l’Histoire, en la racontant à nos enfants, à nos amis, en portant par exemple le bleuet, emblème des anciens combattants. Tous ces actes pratiques et individuels sont nos antidotes du quotidien.

Se souvenir du 11 novembre 1918, c’est préférer l’amitié des peuples aux concurrences nationales, c’est aimer sa patrie tout en éclairant l’Europe, c’est être fier d’une France fidèle à ses valeurs et aux droits universels de l’Homme. Comme l’écrivait déjà Sully Prud’homme en 1874, quatre ans après la guerre franco-prussienne qui affama Paris, dans son recueil La France : « Je tiens de ma patrie un cœur qui la déborde / Et plus je me sens Français, plus je me sens humain ».

Par un devoir de vérité, individuel, et un devoir de mémoire, collectif, ce souvenir n’a jamais été autant d’actualité.

Pour paraphraser Charles Péguy, mort sur les champs de bataille en 1914, peut-être que le 11 novembre 1918 est nouveau ce matin, et que rien n’est plus vieux que les médias d’aujourd’hui.

Jean-Baptiste Baudat, enseignant à SciencesPo Paris et à l’ENA

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